When love was king

Bettina sortit de l’auditorium telle une somnambule. Le timbre du saxo de Yosuko Sato avait envahi son âme et anesthésié son esprit. La transe du corps à corps du jeune artiste avec son instrument et la sensualité de son plaisir l’avaient soumise à la même jouissance. La froide humidité de la nuit l’arrachait peu à peu à la confusion des sentiments qu’avait généré le musicien. Mais, elle hésitait à rentrer à son hôtel, mue par un ardent désir de rencontre. Elle parcourut un long moment les allées des jardins du parc de la Villette espérant que l’air glacé calme son délire. Elle songea un instant faire le trajet à pied jusqu’à la place des Vosges mais elle craignait l’obscurité des rues.

Il était minuit passé. Elle traversa le parking. Il n’y avait plus de voiture en stationnement. Une clarté laiteuse avait envahi les espaces. Une brume poisseuse enserrait la lueur des réverbères et empesait sa tenue de soirée. Elle sentit la menace d’une angine.

Elle s’engagea dans la rue Jean Jaurès présumant pouvoir héler rapidement un taxi malgré l’heure avancée. La circulation s’était raréfiée. De temps à autre, des semi-remorques branlantes, des camions citernes suintant le mazout, de grosses bétaillères exhalant des odeurs de purin achevaient de perturber l’envoûtement du show musical. Elle pensa un instant aux chargements de bestiaux qu’on conduisait à l’abattoir à proximité. Elle se détourna de cette émotion pour entretenir en elle les feux follets de sa nouvelle passion intime jusqu’à ce qu’un crissement de pneus sur le gravier de bordure et le vacarme d’un moteur diesel en surrégime la projettent contre une pancarte de signalisation :

  • Alors, la belle ? Qu’est-ce que tu fais à cette heure ? Monte dans ma cabine j’ai ce qu’il faut pour toi ?
  • Fichez-le camp! Je n’ai pas besoin de tapiner ni ce soir ni jamais… et les camionneurs ce n’est pas l’espèce qui m’attire…
  • Du calme poupée… Quand tu seras une veille morue tu regretteras les occasions manquées. Je vais te donner ton compte, petite salope bourgeoise…

Le chauffeur à taille de colosse avait déjà ouvert la portière quand un taxi déboucha d’une rue dans leur direction. Elle s’empressa de se planter au milieu de la chaussée tout en agitant son bras en signe d’appel ou de détresse. Le véhicule stoppa. Une guimbarde en fin de vie. Un homme entre deux âges, à la tête hirsute, mal rasé baissant la vitre :

  • C’est pour où, Mademoiselle ?
  • Vous êtes libre ? Je monte. Je vous dirai… Partons

Elle se glissa à l’arrière du tacot et souffla de soulagement en apercevant le poids lourd partir.

  • 3 place des Vosges, s’il vous plaît,
  • Etes-vous pressée, Mademoiselle ?

La question l’alerta. Elle prêta attention à l’étrange fatras qui régnait dans l’habitacle : une revue pornographique à peine repliée et insérée entre les deux sièges avant, des vitres sales et opaques, des objets de piété, des cartes de tarot, des lacets, des bâtons d’encens… Une bouteille de Volvic rangée sous le siège du conducteur servait manifestement d’urinal et une âpre odeur de levure et de tabac lui parut de plus en plus prégnante. Discrètement se penchant par dessus le dossier de devant elle aperçut une photo froissée de jeune femme et une boîte de condoms. Il la remarqua.

  • Voyez, je suis exhibitionniste, je n’ai rien à cacher…
  • Je vous prie de me conduire immédiatement à l’adresse que je vous ai indiquée ou de me laisser descendre de voiture…
  • Quel est votre prénom, mademoiselle ?
  • S’il vous plaît laissez-moi sortir !
  • Ne vous effrayez-pas, je suis un tendre bonhomme, malheureux…

Elle saisit la poignée de portière pour se jeter dehors. Elle était verrouillée. Il émit un bruit de lassitude :

  • Je ne vous veux aucun mal… Paris, la nuit, dans le brouillard, par les grands boulevards et en bord de Seine… La nostalgie !…Plus sympa que les rues mortes du 18° et du 9° arrondissements.

Elle se crispa mais elle eut le pressentiment de n’être plus en danger. Elle fit un geste d’acquiescement. Il sourit et changea de direction. Un silence d’anonyme empathie s’installa entre eux. Elle se détendit en observant par le pare-brise les éclats multicolores des néons, certaines fenêtres rougeoyantes aux majestueux balcons haussmanniens, les halls d’hôtel où entraient des clients chaudement et élégamment vêtus. Des hommes et des femmes de tous âges. Mais elle prêta attention surtout aux jeunes couples. Elle aurait aimé connaître leur intimité. Parmi eux, certains vivaient sans doute leur première soirée d’amour. En vingt trois ans, elle n’avait jamais eu cette aubaine et le frisson qu’elle avait ressenti au concert se transformait en souffrance de manque. Elle fit l’effort de chasser une déprime latente demandant au chauffeur les noms de plusieurs édifices publics : théâtres, musées, administrations…Il comprit qu’elle venait de province.

  • C’est votre premier séjour ?

Elle hésita. Elle inventa un stratagème: elle était attendue à l’hôtel par son ami et avait de la famille à Paris. L’inquiétude la submergeait à nouveau. Elle se déchaussa discrètement pour être plus alerte s’il lui fallait s’éjecter et courir à la faveur d’un ralentissement.

Quand ils arrivèrent à hauteur de l’opéra Garnier, il immobilisa sa voiture à l’angle de l’esplanade, au meilleur point de vue de l’édifice. Dans le clair obscur des ombres et des faisceaux des projecteurs, les coupoles vert-de-gris du toit illuminées, la majestueuse façade d’arcades et d’escaliers émergeaient du noir sommeil des habitations et des boutiques éteintes du quartier. Plusieurs groupes de jeunes gens bavardaient allègrement, chantaient ou se lovaient autour d’un joueur de bandonéon. Il se retourna vers elle et la regarda les yeux pleins d’humeur triste.

  • Ici, j’ai connu le plus grand moment d’ivresse de ma vie…

Prudente, elle ne fit aucune relance. Il avait du mal à s’exprimer. De joyeux cris de filles à l’extérieur semblaient verser de la dérision sur son état. Il se ressaisit :

  • J’étais artiste peintre lorsque j’avais votre âge. Je vivais la bohême me grisant de toutes les expériences et manifestations de nos belles années. Souvent, le samedi soir, ensemble nous mêlions rêves, idéaux et passions dans nos échanges et nos ébats sur les marches de ce temple lyrique. Mon cœur s’y est brûlé comme dans une scène d’opéra.

Elle fut surprise puis fascinée par les mots et le ton mélodramatique de son langage. Son émotion se traduisit par un léger mouvement pour se rapprocher de lui. Malgré l’oppression de l’air confiné et du désordre, elle éprouva de la tendresse pour cet homme crasseux dont les yeux s’enflammaient.

 

  • Un soir de relâche au palais Garnier, un tour de chants fut improvisé entre étudiants ou artistes sur le parvis fréquentant régulièrement ces lieux. Elsa, une Lisbonnaise y chanta un fado. Nous avons compris qu’elle y racontait le drame existentiel de sa propre histoire et la paradoxale chance de cette blessure. Il y avait un tel mystère dans la mélancolie de sa voix et dans l’engagement de sa chair que j’en ressentis l’emprise dans ma peau. Une chaleur inconnue m’envahit. Je compris à mon souffle haletant que mon être, corps et âme, ne pouvait survivre sans m’approcher d’elle. J’eus la révélation que notre rencontre passionnelle délierait le nœud gordien de mon insatiable besoin d’amour. Elle se déroba longtemps. Il me fallut six à huit mois pour la conquérir.

 

Bettina était tout entière suspendu à son récit. Il raconta qu’ils vécurent trois ans un amour fusionnel. Il comprit la magie et la transcendance amoureuse malgré les blessures de leurs transports charnels. La jeune portugaise lui révéla la soumission à un viol. Elle fut contaminée du sida. Ils assumèrent les contraintes de la maladie et le renoncement à la pérennité de leur couple. Ils vécurent les affres de la déchéance physique et de l’impuissance de leurs sentiments.

  • Sa mort tua en moi le lutin artistique. Je m’abandonnai aux pulsions de l’amnésie : la coke, l’alcool, les addictions du sexe. Vous comprenez ?

Elle était immobile, ses yeux brillaient de compassion. Elle posa sa main sur son épaule, sans un mot.

  • Je fais taxi la nuit et j’ai mes habituées un peu partout dans Paris. J’anesthésie la douleur des souvenirs.

Il saisit la photo sur le siège voisin.

  • Elle est mon opium de vénération. Le cœur tient le coup malgré tout.

Bettina ne put retenir son émotion et d’un geste effaça une larme de son visage. Elle voulut éviter une trouble attitude :

  • Je veux rentrer à mon hôtel, maintenant.
  • Et vous, mademoiselle ? Que faisiez-vous cette nuit, affolée rue Jean Jaurès ?
  • Je sortais d’un concert de jazz. Enivrée par le son et une mélodie de saxo.
  • Vraiment ?
  • Unique ! La reprise du morceau de Gregory Porter : « When love was king ».

Le taxi la déposa vingt minutes plus tard à la bonne adresse.

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