Rouge. (copyright) Feuillet autobiographique C.

 

Tu vois, pour moi, le rouge c’est violent. Il a surgi à mes vingt ans. Sur la route de Meschers à Royan quand j’ai pris dans mes bras mon copain de fac. Il conduisait la moto. Il était cinq heures du matin, nous avons percuté un camion qui roulait sans feux de position ni phares. Il a pris le choc de face. Projeté, éjecté à quatre mètres du point d’impact : Jean-Pierre. Un cri et du sang. En trois minutes le chauffeur de l’engin-mastodonte et moi, nous avons compris qu’il fallait oublier tout constat et toute procédure. Renoncer à appeler la police mais arrêter le premier véhicule de passage pour transporter le blessé à l’hôpital, inondé de sang. Je l’ai soulevé et chargé sur une camionnette de maçon matinal. En quelques instants j’étais rouge de son sang. La chaleur de sa vie qui s’épuisait s’infiltra dans mes vêtements. Puis je sentis la coagulation empeser ma chemise et ma peau. Le rouge virait au noir. Il était mort.

 

Depuis cet événement le rouge me métamorphose. Je deviens matière à la merci des flammes émotionnelles. Je saigne dans mon âme devant l’étudiant chilien percé d’un trou de balle, immortalisé par Caballero. Je crie mon horreur des corridas depuis le jour où j’ai assisté à la mort d’un toréador effondré à côté de l’animal dont il venait de transpercer le cœur d’un coup de dague. Mais aussi, j’abandonne toute raison, ébloui par le souvenir de la naissance de mon enfant. Extase rouge violente : impuissance émerveillée du père devant l’intrication vitale de la mère et du vigoureux nouveau-né poussant le cri existentiel.

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