Repas de reconnaissance

Une Mercedes est venu me prendre à l’hôtel. Direction Treichville. Le chauffeur fonce soulevant un nuage de poussière à chaque fois que le châssis laboure le chemin de terre. Le klaxon, deux tons, en mode alerte, fend le vacarme des marchés et des cris d’enfants jouant sur la chaussée. Sécurité oblige. Le ciel est rouge, dans dix minutes il fera noir. La sœur du Président de la République organise un dîner avec tous les membres Baoulé du district pour me remercier du recrutement de son fils dans l’équipe d’un programme d’étude.

 

Le conducteur me débarque sur un terrain vague où sont aménagés sept grands plateaux : l’un au centre, les six autres répartis en cercle tout autour. Chacun d’eux est creusé en son milieu pour former une grande écuelle. Entourant ces tables rudimentaires : des tronçons d’arbre en guise de sièges. La matriarche m’invite à prendre place, debout, au beau milieu, son fils à mes côtés ainsi que huit autres convives. Les tablées périphériques, de même nombre de commensaux, sont composées des principaux dignitaires de la tribu. De petits braseros, alimentés par trois femmes en boubous très colorés, jouxtent chacun des groupes. Une centaine de membres, d’un autre rang, observent le déroulement du rituel. Il fait nuit, je suis le seul personnage blanc dans cet espace.

 

Au signal de la maîtresse des lieux, tam-tam et tambours de peau font trembler le sol sous nos pieds, un soliste baoulé entonne un refrain, repris, par l’attroupement des voyeurs, tout en battant le rythme de leurs pas. Le calme revenu nous nous accroupissons sur les billots.

 

Les femmes s’affairent autour des braisières. Dans des feuilles de bananier, du manioc pilé cuit à l’étouffée. En quelques minutes, une purée composée d’une matière molle et brûlante est dégagée des aumônières de verdures et versée dans le creuset de la table. L’une des matrones y verse des piments et des dés d’igname crue pendant que les deux autres pétrissent à main nue la mixture pour lier les composants. Elles y crachent abondamment pour plus d’onctuosité. Tous les yeux de mes voisins m’investissent de l’honneur de puiser le premier et de donner l’approbation d’une consommation collective. La tête veut, mon corps résiste. Je relève le défi. Le son du djembé libère les appétits de toutes les tablées. Ce n’est qu’une mi-temps.

 

Un vieil homme ravive les braises et sort d’une grosse besace une musaraigne vivante, animal totem de la tribu. Il la projette sur le grill. Un sifflement strident impose un tragique silence. Une odeur de sauvagine brûlée se répand sur la place. La bête est sacrifiée, découpée et servie aux convives de la table d’honneur. Tel l’otage sous le regard de ses geôliers je m’exécute à avaler la part de chair et de viscères qui m’est attribuée. Victime d’un malaise, je rejoins la Mercedes et rentre à l’hôtel. Je repousse d’un geste inélégant une femme couleur d’ébène qui drague dans le hall : « avec mon cul je fais boutique ». Anéanti, je diffère de trois jours mon retour sur Paris, victime d’une dysenterie.

1 Commentaire

  1. Iury

    I love these areltics. How many words can a wordsmith smith?

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