Prison de Détroit. Ramirez, poète dealer malgré lui.

Il a quitté Guanajuato il y a douze ans avec femme et enfants, une fille et un gars. Il vit toujours à Détroit en clandestin, sans green carte. Petits boulots intermittents au noir : ramasseur de poubelles dans les entrepôts des sous-traitants de l’industrie automobile, vendeur à la sauvette de babioles de Tasco ou de Querétaro, laveur de vitres de pressing, saigneur de poulets d’élevage industriel, manutentionnaire dans le bâtiment. Cela ne suffit pas à nourrir une famille ni à dégourdir ses gosses. Il trouve le filon du cannabis qu’il dissimule dans son instrument de musique. Chaque jour de semaine, il fait business dans le train de Détroit à Ann Arbor. Il vend sa poudre aux étudiants en transit vers la célèbre université du Michigan. Ils sont séduits par son toucher du charango. Devenu fans de son art, ils apprennent peu à peu son histoire et trouvent sa vie rock’n roll. Le mot fait son chemin dans sa tête. Il apprend les thèmes du rejet de la société américaine et du world consumérisme. Il s’exerce à chanter rocker.

Un soir en rentrant à Mexicantown un policier l’accoste. « Mon fils m’a avoué ton trafic dans le « Metropolitan Detroit » ; Tu raques 20000 dollars ou je t’embarque ! » Impossible, il n’a pas assez de cash et pas de compte en banque bien sûr. Le policeman dissimule mal son accent espagnol et son physique chiapanèque. L’espoir d’une entente, d’une complicité s’évanouit en quelques échanges. C’est un compatriote dissident qui fait carrière dans la répression, sourd à l’empathie. Coup de fil. En dix minutes, un camion cellulaire embarque le poète dealer.

Il s’est fait coincer comme un gamin. Dans le quartier des émigrés de son pays. Incarcéré. Il entre dans le cachot pour un interrogatoire et des fouilles. Le prétexte est facile : les « Marie pleines de grâce colombiennes », adolescentes des plantations de roses, dont on a bourrées l’estomac et le ventre de crack ou de cannabis pour livrer à Miami la marchandise aux dealers. L’exploration viscérale est dans la check-list des examens d’entrée dans le monde carcéral. Le chef du mitard ricane quand on le met à poil, plaqué sur la table de métal. Sur le dos, cuisses écartelées, ils sont deux à enfoncer à tour de rôle leur poing dans son cul et à délier leurs doigts pour trouver les boulettes d’éventuelles dosettes de came. Çà pue, on l’insulte d’empester la salle de garde, il a honte. On le redresse, on lui passe une sangle de cuir au poignet et on le balance sur la dalle percée pour le laver au jet d’eau glacée. Debout, il tangue sur la douleur mais ne veut pas rendre sa dignité. Un garde-chiourme a fait le tri de ses affaires : chaussettes, lacets, ceinture, et sous-vêtements à la poubelle puis lui balançant le reste lui ordonne de s’habiller. A tâtons en chemise, soutenant son pantalon des deux mains il s’en va vers la cellule.

Il est très tard. On lui ordonne de se coucher sur le tapis râpeux avant d’éteindre les feux. Il refuse, esquive le regard des matons et se plante face contre le mur, dans l’angle opposé à la porte d’entrée où se tient son garde. Le grincement du verrou lui brûle la gorge. Il apprend le supplice de la résistance, l’or du silence. Tous les coins de sa cellule sont à découvert : le maton de garde se poste dans le couloir, le fixe et jubile en attendant qu’il croule de sommeil ou qu’il se mette de nouveau à poil pour pisser ou pour déféquer. Vicieux le maton comme tous les matons sinon ils deviendraient complices. « Tu finiras par plier mon salaud. Tu te coucheras contre ta volonté »

La première nuit il brûle sa rage contre le destin. La saloperie de la trahison et la traque des gagnes misères lui arrache d’inaudibles clameurs. Des insultes puis des suppliques. Pitié pour sa femme et ses deux gosses qui n’osent pas faire la manche parce qu’à Détroit ce sont les cibles prioritaires pour identifier et juguler l’immigration.

Les premières semaines le brouillard de la conscience : le temps se perd dans sa mémoire. Les allers et venues pour la promenade dans la cour carrée, bordée de murailles sombres et de fils barbelés, ne structurent pas ses journées. Par intermittence il triche et s’allonge aux heures interdites, cueillant quelques miettes de sommeil que les cauchemars perturbent toutes les nuits. Les yeux ouverts dans le noir.

Peu à peu cependant il apprend la subtilité de son nouvel univers. Il guette les nuances de la lumière du jour à travers les fentes des chambranles ou derrière la crasse des vitres armées. La variation des lueurs éveille les souvenirs et les tonalités du charango. S’ouvre en lui un espace de créativité pour soulever l’espoir qu’il lui faut vivre pour l’avenir de ses gosses et pour tous les vulnérables de la terre. Il mémorise chaque jour les inventions de son âme.

Pendant trois ans, il va payer le prix de sa condition d’étranger hors la loi et de petit trafiquant.

En 2010, Sixto Ramirez sort de prison, devient résident américain et enregistre son premier album rock’n roll « Basic liberty ». Succès mondial.

 

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