Premiers feuillets d’autobiographie. (copyright) A.

Les mots marquent la distance minimum qu’il est permis de mettre entre soi et la douleur. » Catherine Millet.

«Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais.» Annie Ernaux.

« Les romanciers ne sont pas là pour exprimer des convictions, mais pour fouiller leurs poubelles intimes, en tirer des équations existentielles si possible universelles et les pousser à incandescence par l’imagination. Et le carburant de cette imagination contient un élément de sauvagerie asociale qu’il faut savoir entretenir. » Marc Weitzmann

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C’était la fin de l’été. Ma sœur voulait absolument que je revoie ce qu’était devenue notre première demeure réaménagée en chambres d ‘hôte par un charmant couple de retraités anglais. Je n’y étais pas revenue depuis le jour de l’enterrement de ma mère, par un froid à pierre fendre et une lumière bleu d’acier. Dans la cuisine, sur la table en bois de châtaigner : une assiette creuse et deux bols, un quart de miche de pain sec moisi et un pot de confiture avec un papier gras marqué de traces de beurre rance.

Tout s’était figé ce jour où maman avait perdu le sens de l’orientation et son raisonnement. Elle avait dû, sans en avoir conscience, quitter son domicile et n’y passer qu’un instant, dix ans plus tard, avant sa mise en terre. Avec ma compagne, nous étions venus pour plusieurs jours. Ce matin-là, au réveil, nous l’avons aperçue cherchant, dans les armoires, à la lueur de quelques allumettes, l’âme de son homme. Toutes affaires cessantes, nous l’avons accompagnée à la consultation médicale. Elle venait de tomber dans le précipice des brouillards inéluctables entre les souvenirs épars de sa mémoire et les pieux fantasmes de son imaginaire. Le début d’une longue maladie d’Alzheimer où dans ses prises de paroles délirantes elle exprimait la peur de ma condamnation aux enfers et le rejet des miens.

Depuis le jour des obsèques je refusais ce voyage. Ce lieu de mémoire identitaire, enclos dans la part la plus trouble de mes sentiments, me paraissait un labyrinthe de peurs et de remords, J’évitais, le temps passant, de sortir d’une amnésie volontaire espérant avancer léger vers l’avenir. Réveiller le cœur par les archaïques émotions d’enfant m’apparaissait l’aveu d’un délit : celui d’avoir trahi et d’avoir usurpé une position, un rang interdit.

Quatrième enfant d’une modeste famille de paysans rouergats j’avais quitté à sept ans la maison familiale pour la vie de pension dans une manécanterie à Rodez. Sur le conseil de son frère ecclésiastique ma mère voulut offrir, la mort dans l’âme, son fils à la cause religieuse. Mon refus s’enracina dans le mutisme de mes désirs et la négation de mes passions. A plus de trente kilomètres de chez eux mes parents n’avaient ni les moyens ni le temps de rendre visite à leur petit dernier. J’appris la solitude affective avec seulement trois semaines de vie familiale pendant la durée de mon pensionnat. Le service des offices lors des fêtes du calendrier chrétien imposait de rester en internat. Les vacances étaient ainsi de très courte durée. La soumission à l’autorité de mes prescripteurs familiaux me sevra du besoin de tendresse. Peu à peu la résistance se transforma en révolte.

Un jour, je brisai cette prédestination en cherchant dans le théâtre d’abord et dans les études universitaires ensuite les remèdes à la culpabilité du reniement des croyances imposées. Je saisis bien plus tard les opportunités de l’enseignement supérieur pour devenir chercheur et consultant. Gagnant confortablement ma vie je m’installai dans l’aisance culturelle d’une résidence parisienne dans l’illusion d’être émancipé de mes racines. La visite de la ferme transformée m’ouvrit les yeux et fit voler en éclats les verrous émotionnels de ma mémoire. Je décidai d’écrire le moment venu.  

 

 

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2 Commentaires

  1. Didier Saint-Jalmes

    Comment ne pas faire de lien entre ce texte « d’autobiographie » et le titre du roman « racines et tourments ». Ce texte est un voile levé sur un bout d’intimité et de fragilité; c’est sans nul doute, aussi, une main tendue pour plus de partage.

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    1. Paul-René Cousty

      « Racines et Tourments » (titre et contenu) est pour une grande part un roman autobiographie fiction. J’ai choisi, maintenant, d’ouvrir le registre de l’autobiographie toute simple pour livrer cette part d’intimité que j’ai longtemps contenue par pudeur ou par crainte de la dérision. La fragilité assumée produit la liberté intérieure. Il demeure que dans mes feuillets certains de mes proches auront une autre version des évènements que je relate mais écrire n’est-ce pas livrer « à cru » sa subjectivité.

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