Photo d’une méprise

Elle a ouvert son album de photographies pour y placer un cliché en noir et blanc que ses compatriotes émigrés ont fait, lors de son dernier anniversaire. On n’y voit ses mains noueuses tenant une photo. Ses membres portent les traces de son âge et de ses tracas. Déformées par les travaux manuels de femme à tout faire: l’entretien domestique et la manutention des louches d’aluminium en fusion. A son retour de Tchécoslovaquie elle avait eu la chance d’être employée chez les propriétaires d’une fonderie, près de Libourne. Elle y faisait les trois huit, à l’usine, et le ménage matin, soir et week-ends. Ce n’était pas légal mais cela lui assurait la survie. Malgré les épreuves, ses mains ont gardé une élégance et une noblesse qui attirent le regard et imposent l’attention. La main droite est posée sur la table. La longueur et la courbure de ses doigts tenant une cigarette traduisent une souplesse et une subtilité que seuls peuvent se prévaloir les artistes. Etait-elle pianiste, violoniste avant de fuir son pays? De l’autre main elle maintient la photo d’un amour perdu. Avec délicatesse sans elle l’examine encore, avant de l’insérer dans une enveloppe de souvenirs. On y aperçoit un couple amoureux se serrant dans une étreinte douloureuse. La tête de la femme plonge sur l’épaule à l’encolure de son partenaire. On ne voit pas son regard. Elle pleure peut-être. L’homme semble la retenir plutôt que l’envelopper de tendresse. Son regard se perd dans l’espace. On devine au dénuement de l’environnement qu’il s’agit d’un lieu anonyme, impersonnel.

Trente ans déjà, Elle n’a jamais oublié ce moment de leur dernière rencontre à l’hôtel de l’aéroport. Mais à chaque fois qu’elle pense à lui, la colère l’emporte sur la tristesse. Une colère rouge qui n’arrête pas de la consumer depuis tout ce temps. « Pourquoi, se dit-elle, faut-il que nos appartenances, nos origines soient plus fortes que l’amour et la passion ? » Cela avait été son cas… il lui avait dit qu’au nom de la sauvegarde de l’Etat et du devenir des peuples il ne pouvait pas la suivre. Il l’avait juré sur le manifeste du parti. Il l’aimait, mais cet amour, il l’immolait pour le succès de l’ordre prolétarien.

Il avait accepté de la suivre pour quelques heures jusqu’à l’embarquement. Un camarade de la section 128 B de la banlieue de Prague les avait accompagnés. Son amant l’avait voulu : pour être sûr de ne pas trahir son engagement avec les camarades de l’unité à cause d’une aventure passionnelle. Elle l’avait supplié pour un peu d’intimité avant le départ en exil. Ils avaient loué une chambre à l’hôtel de l’a
aérogare, pour quelques instants. Elle avait sorti de son sac l’appareil photo et l’avait transmis à leur compagnon. Il avait compris. Elle s’était blottie contre son bien-aimé, mais lui, l’avait retenue pour éviter trop d’effusion. Ensuite, ils étaient restés seuls.

C’est en refaisant à ses amis le récit de son aventure qu’elle leur avait montré la photo de cette séparation. Ils avaient saisi cette intime révélation. Elle s’est empressée de l’enfouir dans un carton de la commode quand ils la lui ont donnée quelques jours plus tard.

Ce soir, elle a osé sortir cette empreinte d’une insoutenable déchirure. Elle regarde le cliché où elle se blottit dans cet espoir qui vit la dernière heure. Elle prête attention à l’évitement du regard de son chéri. Cela lui apparaît comme une évidence aujourd’hui. Jusque-là, elle n’y avait pas songé. Dans les yeux de son amoureux, le désir s’était éteint.

Sa tête cherche a posteriori des raisons. Avait-elle été trop crédule pendant les deux ans où elle courait, prenait le tramway à bout de souffle en sortant de son travail pour le retrouver chaque soir à la sortie de la réunion de section? Le photographe n’avait-t-il pas produit l’instantané révélateur ? Mais pour elle, n’est-ce pas en cette fraction de seconde que son cœur s’est vidé de toute confiance en l’avenir et aux hommes ?

Elle déplace son regard sur les détails de l’image. Puis s’arrête encore sur le visage de celui qu’elle a tant aimé. Est-il en vie? Comment ces trente années ont-elles façonnées son corps et son regard? Elle voudrait savoir sa vie et serait prête à le guérir de son dépit depuis que l’idéologie et les murs des régimes totalitaires se sont fracassés. Tout en se livrant à la nostalgie amoureuse, elle retient la cendre de sa cigarette comme le sort fragile de ses illusions.

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