Old jazzman’s sound.

Alban est au bord d’un burn-out, meurtri par les fers de la performance. La pression dans la start-up l’explose. Transie dans sa solitude, elle dit qu’elle a toujours le cœur gros. Sienna se booste à l’ecstasy pour assurer son job de covergirl. Tous deux zappent sur la toile et cherchent une rencontre. Il est français, elle est australienne. Rapidement ils se déclinent leur profil, échangent des images. Ils ragent du caractère virtuel de leur rencontre. Malgré la déception, ils échangent leurs adresses avant de se livrer à leurs fantasmes. Toulouse, pour elle, ne renvoie même pas le reflet d’une existence. Brisbane, pour lui, n’a jamais frôlé sa curiosité et ses envies. Mais surprenante coïncidence ! Elle est pour l’instant en voyage, lui aussi. Elle est dans une chambre au Marriott Downtown de New York, Il squatte chez un ami à Brooklyn. Ils vont se connaître dans deux heures…Chacun maintenant appréhende pourtant.

 

Alban l’attend au Smoke jazz club, 2751 avenue de Broadway. A l’affiche, George Coleman, saxo alto. Une phrase de revue spécialisée a retenu son attention : « Un artiste majeur de l’exécution des morceaux mythiques de Miles Davis ! Mais qui est-il aujourd’hui, après une aussi longue absence. Peut-être un vieil homme taraudé par la drogue et l’alcool. Aura-t-il encore ce feu qui nous métamorphose ? ».

 

Leurs signes de reconnaissance : un duffle-coat marine, french touch, et un Shatush tibétain, parure sur sa photo en page de couverture du Cosmopolitan. Maladresses, timidité, sourires, présentations chuchotées, mains à peine effleurées. Dans le hall, sous le brouillard des émanations en suspension, l’attente les rend maussades. L’odeur humide de Manhattan Valley a émoussé leurs désirs. La poussée de la file des suivants leur impose une proximité à contrario de leur initiale intention. Sur les posters, les regards des stars fouillent directement dans l’ambiguïté de leurs passions. Le son craché contre les murs entraîne chacun dans la peur d’une plus grande blessure de son existence.

 

Depuis la kermesse dans un village près de la Garonne où le kitsch des farandoles de majorettes sur un air de folklore occitan avait fait naître une trouble émotion, Alban a écarté tout attrait pour la musique. Seul le décor sonore des boîtes de nuit l’importe pour s’adonner aux aventures des ambiances érotiques.

Sienna façonnée par la danse sur les musiques de Piotr Illich Tchaïkovski, Léo Delibes, Maurice Ravel et autres classiques s’est toujours tenue à mille lieux de ces rythmes obscurs qui viennent de l’esclavage et ciblent directement la chair.

 

Très vite la cave est bondée de monde. Le tenancier autorise exceptionnellement les spectateurs à s’installer dans les allées entre les rangées de tables. Ils trouvent un inconfortable espace … Sans effet de mise en scène quatre instrumentistes prennent place, déballent chacun son matériel : guitare, orgue, percussions à membrane, deux toms et une grosse caisse. L’impressionnante stature d’un jeune black obèse devient le point de focalisation de l’assistance. C’est le batteur. A côté, un stock de câbles et des cartons étiquetés « Coleman and Co ». Supercherie ? Amalgame intentionnellement pervers du système médiatique faisant son business en jouant du quiproquo avec le célèbre saxophoniste ?

 

Le quatuor amorce la séance par une pièce de smooth jazz et installe une émotion lascive. Autre stratagème ? Assoupir la sensibilité des auditeurs par un mélo romantique sollicitant une sensualité poisseuse et le besoin d’adjuvants pour sombrer dans l’amnésie du présent. Mais, soudain, une rupture. Silence. Le géant fait deux rafales de drums syncopées, se dresse et annonce : «  My father, George Coleman ». Le vieux saxophoniste sort de l’arrière scène titubant, prêt à s’effondrer à chaque pas tout en interprétant une variation sur l’air de « Will Always Love You » de Whitney Houston. Il trouve un tabouret, s’y appuie avec douleur et maladresse. Il devient un flambeau au sein de la salle obscurcie d’une lumière bleue. Son corps ondule, soulevé par le vent de son souffle. L’énergie qui libère du harcèlement et de la soumission.

 

Deux heures durant une âme transcendante s’exprime par un instrument aussi usé que son maître. L’auditoire s’éveille à l’énigmatique passion de la vie en dépit de la profondeur des blessures. Une sorte de rêve mystique s’empare des deux étrangers en transit dans cette cave et emporte l’assistance entière. Le son s’élève au-dessus des tourments du quatuor d’accompagnement. George Coleman livre le diamant intérieur de 86 ans de vie. Ephémère zénitude ou naissance d’une nouvelle histoire? Alban enserre Sienna dans ses bras. Elle pleure et l’embrasse. Il lui dit : « Maintenant ? ». Elle répond : « Autrement, ailleurs ! ».

 

Paul René Cousty

Janvier 2015

1 Commentaire

  1. Jamyelly

    Harmonie artistique paafirte entre voix empreinte de sensibilite9, doigte9 effleurant le clavier et glisse gracile.Quelle e9motion que de partager ce spectacle suspendu au temps des souvenirs et virevoltant sur l espace de glace !

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