Matilda

Matilda.

Quand l’accident arriva Matilda avait sept ans à peine. L’avion s’était écrasé sur le plateau de San Augustin faisant d’elle une orpheline très convoitée. Sa mère et son père, (consul colombien en poste à Santiago du Chili) rentraient d’un séjour dans la zone des bananeraies près du golfe de Panama. Heureux d’avoir pu faire une pause en amoureux.  Ils avaient pris soin de confier leur fille à l’une de ses tantes avant de rejoindre la capitale de leur affectation. Une tornade avait totalement soufflé le bimoteur qui s’était fracassé au bord des falaises du rio Magdalena. Les cinq passagers et le pilote furent carbonisés au point de ne pas pouvoir récupérer l’intégrité de leurs cadavres. Par ce malheur, Matilda devint l’héritière d’une grande fortune.

Au cours de son enfance dorée elle avait exprimé de véritables talents artistiques. Dès ces cinq ans,  elle rêvait de devenir la Chavela Vargas de Bogota. A chaque rassemblement de famille, ou bien lors des cérémonies qu’organisait son père elle chantait l’épopée du « Caballo Blanco » tout en exécutant quelques pas de danse. L’histoire de ce poulain échappé de l’hacienda dans la Cordillère des Andes pour connaître les grands espaces lui avait été insufflée par sa mère. «Il a voulu être libre. C’est beau mais il était seul au milieu des dangers et du malheur ». Matilda avait gravé ces paroles dans son âme. Secrètement elle dessinait des chevaux et des paysages sauvages.

A la mort de ses parents, elle fut prise en charge par Marta, la sœur de son père et son mari qui l’avaient accueillie avant l’accident. Le couple se proposa de gérer le patrimoine de la jeune orpheline. A compter de ce jour, Matilda sombra dans un mutisme profond et refusa de chanter malgré les sollicitations des membres de la famille ou amis qui la suppliaient. D’autres comportements de repli suivirent.  Ils irritèrent ses protecteurs. Ils la réprimandèrent puis mirent en place des punitions de plus en plus sévères pour son refus d’exécuter les demandes ou les ordres qu’ils lui adressaient. Elle s’enferma dans le silence.  Au motif de son inhibition, ils décrétèrent qu’elle avait manqué de fermeté au cours de sa jeune enfance, ses parents lui concédant plein de faveurs. Elle devint la petite conchita de la maisonnée pour l’entretien des chambres de son oncle et de sa tante et de leurs trois enfants. Pour mieux signifier son rang et son rôle elle dut se contenter de vêtements d’occasion qui avaient été portés par la cousine de trois ans son aînée. Matilda s’exécuta mais peu à peu s’enferma dans un blocage mental radical en dépit des vociférations de ses maîtres. Avec la complicité d’un ami de famille, elle fut diagnostiquée autiste et placée dans un établissement spécialisé. Elle y resta de l’âge de douze ans jusqu’à la fin de son adolescence. Elle subit une série de traitements, notamment des applications d’ondes cervicales censées lui rendre la raison. « Pour qu’enfin elle ait pour nous un peu de reconnaissance » déclara un jour sa tante au thérapeute.

Une activité néanmoins rendit peu à peu le sourire à Matilda. Un jeune éducateur l’initia à la pratique de l’Art Thérapie. Il remarqua chez elle un talent exceptionnel qui méritait d’être mis en valeur et investit les autorités de l’établissement, les services publics de tutelle, pour demander une dérogation. Il obtint qu’à ses dix huit ans Matilda soit logée dans un appartement à proximité de chez lui et qu’elle suive un enseignement artistique. A cette occasion, elle apprit que tout le capital dont elle avait hérité avait disparu, ses tuteurs prétextant que les frais médicaux et de prise en charge avaient grugé son patrimoine. Elle n’avait aucune notion de quel ordre de grandeur elle fut dépossédée. Cela lui fut révélé bien plus tard par un ami, chef de service à la banque nationale.

La vie de liberté dont la jeune fille profita n’eut pas que des avantages.  Elle connut bien des aventures avec des étudiants qui usèrent de sa fragilité pour l’entraîner dans la drogue. Elle fut abusée physiquement…Pourtant dans ses égarements peu à peu elle reprit force et lucidité. Elle devint une artiste peintre et connut le succès dans la société colombienne et par extension put réaliser plus tard des expositions à Miami et à New York.

Au décès de sa tante Marta, devenue veuve, Matilda fut présente et organisa un rassemblement du clan familial pour exprimer la force des liens par delà des années d’absence. A cette occasion elle présenta une œuvre intitulée « El Caballo Blanco ».

 

 

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