L’icone de Jérusalem

L’icône de Jérusalem.

Samuel avait préparé la veille le tronc d’olivier, l’émulsion de jaune d’œuf et les pigments brun, rouge, ocre, terre de Sienne. Au lever du jour, il a couché sur l’établi ce bois millénaire qu’il avait ramassé sur le mont sacré, face à Jérusalem. Le tranchant de l’outil pénétrant l’écorce fit couler le reste de sève que la guerre des six jours n’avait pas encore épuisée. Le fil de la lame ouvrit plus loin la blessure et on entendit dans la résistance des cernes du tronçon, formées au long des siècles, les cris des morts et les vivats des vainqueurs de toutes les guerres. Jérusalem était et restera à tout jamais une blessure ou une cicatrice éternelle.
Puis, il fit une découpe de soixante par quarante centimètres au cœur de l’arbre et jeta au feu branches et ramures avec quelques feuilles noircies par la fureur des combats de cette foudroyante guerre. Il fallait bien les sacrifier pour créer l’œuvre, élever le temple, construire l’intemporel dans cet espace de terre promise et dans l’histoire.

Il recouvrit d’une épaisse couche de glue végétale la pièce d’olivier avant d’y appuyer la feuille d’or, symbole de l’immuable présence sur laquelle repose la raison d’être de l’humanité et de la dignité des justes. Il saisit le pinceau en poils de chameau et fit apparaître : des rues en perspective inversée, sans point de fuite ; des architectures paradoxales défiant les lois de la gravité ; des nains plus grands que les princes ; des zones d’ombre et des contre-jours, sans cohérence, ne permettant pas de situer la source de lumière. Les fauves étaient apprivoisés et les armes brisées. Le désert était parsemé de fontaines et de fleurs. Une foule était en marche depuis l’horizon jusqu’aux bâtiments de premier plan. Les peuples venaient ainsi de tout l’univers et de toutes les civilisations depuis le début de l’histoire des hommes. Les visages des pèlerins avaient des narines harmonieuses et discrètes pour ne respirer que le parfum de la bonté, les yeux n’avaient pas de paupière car ils étaient sans sommeil pour contempler sans cesse l’espérance. Sur certains vêtements de mendiants, Samuel dessina des faisceaux dorés, immatériels car d’eux émanait la soif de vie non corrompue par l’argent. Il attendit trois jours pour que l’enduit transparent déposé sur son tableau sacré lui permette de le déplacer.

Le troisième jour, il sortit de sa cellule, descendit les monts d’Abraham, remonta les ruelles défoncées par les combats où des chars éventrés étaient encore flanqués sur le bord des carrefours. A l’approche des soldats menaçant de le fouiller il entrouvrit sa cape. A la vue du précieux objet, ils eurent un mouvement de stupeur et de respect. Ils lui firent signe d’avancer. Il gravit les marches jusqu’à la place de Sion puis prit la direction des lieux saints : les sanctuaires des chrétiens de toutes catégories, ceux des musulmans et les murs des lamentations. Peu à peu des groupes, puis une foule le suivit, il grimpa sur les remparts face à la vallée du Cédron et sortit de sous son manteau l’icône de la cité éternelle.
On lui demanda la signification de son tableau. Il expliqua. « La perspective inversée, l’invisible source de lumière ? Le point de fuite et la clarté résident dans le cœur. Les nains plus grands que les princes ? Grâce à la grandeur de leur l’humilité ».

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