L’anneau des Taironas. (copyright) Feuillet autobiographique B.

 

Le père de ma compagne se présenta à l’improviste à l’hôpital Boucicaut. C’était au mois d’août 1980. Il avait refusé, certes avec élégance, de participer à notre mariage et à la naissance de notre fille deux ans auparavant, prétextant que le voyage depuis la Colombie épuiserait sa nouvelle épouse. En fait, il n’avait pas cru à mon union avec sa fille, d’une quinzaine d’années plus jeune que moi. L’argument était cette différence d’âge mais aussi le décalage socio-culturel. Je lui avais envoyé un télégramme alarmant concernant la santé d’Inès Elvira. Une toxoplasmose non diagnostiquée avait imposé d’urgence une césarienne et menaçait ses jours à venir. Il n’eut que très peu de mots pour expliquer sa visite. En attendant de pouvoir pénétrer dans le sas aménagé pour communiquer avec la patiente, il retira de son doigt pour le passer au mien un anneau en spirale aux embouts martelés me disant en espagnol : « C’est de l’énergie cosmique. Il répare les catastrophes. » Il avait reçu l’objet, il y a longtemps, des mains du plus célèbre écrivain national qui lui en avait décrit l’origine et les étonnants pouvoirs.

L’anneau en or de 22 carats provient de Ciudad Perdida où les Taironas depuis des millénaires ont vécu en autarcie à plus de cinq mille mètres d’altitude dans la Sierra Nevada sur le littoral colombien des Caraïbes jusqu’à l’aveu, en 1972, d’un vieil indien Kogi descendu des sommets pour explorer l’univers des terres chaudes.

Seuls les chamans portent cet anneau qui leur permet, levant leurs mains vers la voûte céleste lors des rituels de nuit, de capter l’énergie des astres. Puis, ils déposent sur les ventres des femmes enceintes l’outil transitionnel qui prévient ou guérit les malformations des fœtus en gestation et soulage la douleur des femmes en danger de mort. Le matériau de l’objet nécessite la perfection de l’alliage des minerais et ne peut être obtenu qu’après sept journées de purification par le feu. La forme en spirale signifie le mouvement, l’ouverture, le primat de la vie et le mouvement perpétuel du cosmos. Le martellement des embouts évoque la part de maîtrise que les humains doivent agir pour maintenir l’énergie des astres en leur corps et pour participer au développement de l’espèce humaine et de la nature.

 

Quand nous sommes entrés dans la salle des soins intensifs, Mon beau-père blême s’avança jusqu’au chevet de sa fille. Elle était dans un sommeil comateux. Une aide soignante vint relever le store d’isolation pour lui permettre de l’embrasser. Il lui déposa un baiser sur le front mais elle ne sembla pas s’en apercevoir. Je m’avançai et pris sa main brûlante et molle, mais en quelques secondes elle se raffermit. Ses doigts avaient perçu la subtile vibration à mon annulaire. Sans avoir la force d’ouvrir ses yeux Inès Elvira inclina tout doucement sa tête vers moi. Je me penchai. A bout de souffle, elle murmura : « le bébé est mort mais je vais vivre encore…avec toi…je le veux…C’est la boucle du destin! » Son père sourit et m’enserra d’un abrazo.

 

Je porte cet anneau avec reconnaissance transférant ses propriétés à l’histoire de ma vie avec ma chérie. L’alliage de nos identités, à travers épreuves, disputes et fusions amoureuses, a formé la matière de notre bonheur. Elle m’a ouvert le cœur à l’émotionnel et à l’imaginaire de nos existences, je lui ai apporté l’ancrage nécessaire pour manœuvrer dans les activités quotidiennes. Elle est le souffle et l’aube de mes joies, je suis la pierre et l’ombre.

 

Récemment un événement imprévu a ravivé la symbolique de cet objet sobre mais puissant. Tous les deux, nous rendions visite à une amie artiste peintre qui vit au huitième étage dans une immeuble HLM de Ménilmontant. Elle nous proposa d’entrer dans son atelier où étaient accrochées sept toiles signifiant des spirales cosmiques : tourbillons des océans, tornades de vents et d’orages, cirques caverneux s’enfonçant dans la terre, manifestations festives et bagarres collectives, superposition de visages de la vie à la mort …Devant notre ébahissement, elle nous confia la source de son inspiration. Suite au décès récent de son père elle vivait dans l’insomnie avec une troublante douleur surgie dans ses entrailles. Déchirure, angoisse, et incertitude. Sa mère, un soir, excédée par le marasme nauséeux de sa fille lui balança au téléphone : « « Il faudra bien que tu te fasses à l’évidence de la mort de ton père et de celle de tes amours c’est la spirale du destin. » Inès Elvira prit mon anneau, le déposa un instant dans sa main tout en lui racontant le rituel nocturne des chamans de Tairona. Elle la rassura: « Regarde les étoiles ».          

 

 

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