La réfugiée au désert de Thar

Quand je suis arrivé au Fort de Jaisalmer je ne savais pas qu’il serait l’entrée du labyrinthe d’une éprouvante affaire. La chaleur, plus de 40° degrés à l’ombre, la brutalité de l’architecture dominant en à pic les habitations et les activités quotidiennes des résidents m’inspiraient une menace, un danger, une incertitude.

C’était l’heure la plus torride de la mi-journée. Dans le fourmillement des véhicules, je hélais un conducteur de rickshaw, touktouk  indien, pour me déposer à la Guest-house « night Blue » de la troisième tour après la quatrième porte des remparts d’enceinte. Sans un mot, il embarqua mon sac à dos. D’un geste brusque, il m’invita à prendre place. Au milieu du vacarme et des senteurs d’épices ou d’immondices, l’engin gravit péniblement les premières pentes d’un massif rocheux, couronné par d’énormes murailles.

Quand nous eûmes franchi la porte de Ram, entrée principale des fortifications, le spectacle qui s’offrit à mon regard n’avait pas la naïve légèreté de la pauvreté heureuse que je connaissais de ce sous-continent. J’observai des guetteurs au sommet des tourelles, sises à l’angle des places. Les havelis, anciens palais rajpoutes s’effondraient, témoignant de la déchéance due à la désertion touristique ou à la menace des agressions pakistanaises. Les ruelles bordées par des temples et de misérables boutiques n’étaient plus que des cursives où s’étalaient des vieillards ou des marchands désabusés formulant sans conviction les réclames de leurs marchandises.

Mon chauffeur m’indiqua que nous arrivions à la place du palais. Lieu de mémoire où les maharajas avaient été couronnés et où, après leur défaite, leurs femmes et concubines s’étaient jetées dans les braises pour éviter d’être violées par les assiégeants mogols. Le calme ou plutôt un abattement pesait sur cet endroit. Taureaux et vaches y avaient établi leur ère de repos et d’ébats, les humains leur laissant l’espace, dès le moindre de leurs besoins.

Un sâdhu, sorte de mendiant méditant, s’avança vers nous et d’un geste me signifia un mystérieux présage. Il s’approcha du conducteur de rickshaw, le questionna en hindi. Apparemment pour connaître ma destination. Après un bref échange, le touk-touk fit demi-tour, s’engagea dans un enchevêtrement de ruelles et revint sur la place par une autre voie. Le sâdhu s’était positionné à l’endroit de notre retour. Il désigna sur un mur, à mon intention, les empreintes cramoisies des mains de femmes immolées, brûlées par fidélité à leurs époux ou pour éviter l’esclavage. Toujours silencieux, il m’indiqua la tour de la Guest house « night blue » à l’autre extrémité de la place.

Sitôt rendu à destination, je déposai mon sac au minable hall d’accueil. Par une salutation conventionnelle le propriétaire me dit : « Bienvenue ! Merci de prendre possession des lieux et de vous rafraîchir rapidement. Je vous attends ensuite. J’ai un message pour vous. »

Depuis la fenêtre de ma chambre, j’aperçois le dénuement du désert de Thar.

Dix minutes. Je sors. Un air frais dans le courant d’air. Le gardien est là, impatient. Il me tend un pli cacheté : «Nous connaissons depuis le départ de Paris votre parcours au Rajasthan, veillez vous rendre demain à 10 heures à la porte de Ganesha, un messager vous y attendra. Nous avons besoin de votre aide pour une cause humanitaire. » Pas de signature. Perplexité, crainte d’un guet-apens, hésitation. Finalement, je décide d’aller  au rendez-vous.

J’aperçois dans l’espace d’ombre sous l’arcade du lieu fixé,  un jeune homme qui, à chaque passant, sort de son noir panjabi élimé un carton sale et usé. En arrivant à sa hauteur, je peux lire l’inscription de mes nom et prénom. Je m’arrête. Il m’invite à le suivre.

Nous sommes rentrés dans une sombre pièce du seul Haveli,  adossé aux remparts. Dans un anglais très sommaire il m’informe qu’une française, menacée d’extermination par des extrémistes, m’attend dans le désert à quarante kilomètres de la ville. « Elle espère depuis deux ans qu’un compatriote accepte de la rencontrer.  Huit ont refusé. Elle est démoralisée, presque détruite par le chagrin et l’indifférence. Menacée partout dans le monde, seul le désert du Thar lui semble le refuge de sa survie.  Elle veut savoir ce qu’est devenu son fils après leur tragique séparation à la frontière de l’Afghanistan et du Pakistan, près de Khost. Le passeur l’avait assurée d’embarquer le gamin sur un avion d’Emirat Airlines à destination de Paris. Ils ont filé ensemble, se noyant dans la foule pour rejoindre le bus de ligne vers Kandahar. Elle pense qu’il s’en est sorti. Un sms transmis par un ami clandestin l’a prévenue. Mais elle veut en savoir plus : où est-il vraiment ? Avec qui ? Comment et de quoi vit- il ?  Elle ?  Elle a sauté pour faire diversion dans un rickshaw en direction de la frontière Pakistanaise. Des djihadistes étaient à leur poursuite.» Mon informateur ne peut m’en dire plus. Si j’accepte, un véhicule m’attendra à la place du palais.

Nous avons pris une vieille jeep  Willys, à l’aube, 5 heures. Le vieux sâdhu muet assis sur les marches qui mènent au temple observe. En me voyant grimper dans la carlingue je crois entendre un ricanement.  Le conducteur, la cinquantaine, porte une tenue traditionnelle avec un turban de guerrier, à ce qu’il me dit. Attribut de ceux qui appartiennent à la deuxième caste, juste après celle des brahmanes. Il parle avec une réelle autorité : « nous allons jusqu’au village de Pabu Ki Dhani, vous pouvez avoir confiance. Là, je dois vous mettre en contact avec un propriétaire de dromadaires pour poursuivre jusqu’au refuge de la Lalita. » Lalita ? Je retiens son nom. C’est elle la française, elle a dû prendre un pseudonyme.

Le soleil matinal apparaît au moment le plus noir de mon voyage. J’émerge du brouillard de ma conscience. Pour quelle raison me suis-je engagé à cette rencontre ? Ego au sang chaud ? Impulsion sans discernement ?  Subitement  je doute de mes capacités à résister  à l’étrangeté de ce suspens ? Un coup monté peut-être pour piéger l’occidental, fanion symbolique de la domination, proie facile pour un racket d’argent ou un chantage terroriste.  Je sus toute ma peur. Mes tempes battent comme des vibrations d’alarme. Il est temps de faire volte face. La complexité du parcours ajoute à mon trouble. Le chemin de terre avec ses ravines causées par les pluies de la mousson met à l’épreuve le 4×4. Je m’imagine égaré au milieu du désert de cailloux et de vents de sable, cohabitant avec un chamelier et sa monture. Je suis le matériau le plus fragile de l’expédition. Je ne réponds plus aux questions du chauffeur de peur d’étaler ma veulerie. De simples besoins physiologiques m’obligent à reprendre contact avec lui. « Hep ! Guerrier comment t’appelles-tu ? … Ah, Ok, Saadhi !… Ecoute, j’ai envie de pisser. » Stop !  Nous sommes à une heure du village.  Je laisse le temps cautériser la plaie de ma défaillance.  Je résiste. Le héros en moi surgit. Je veux connaître l’énigme que cache cette affaire. J’ai besoin de cette aventure pour construire un piédestal de courage. Pour moi-même et pour les miens : les amis, les gens de la société tranquille où je vis le restant de l’année. J’observe le combat intérieur de l’aveugle orgueil de puissance et de la modeste générosité.

 En arrivant à Pabu Ki Dhani, j’apprends que le dromadaire et le chamelier ne seront là que dans deux jours. Dès l’entrée de la jeep dans une cour de coopérative, une femme quitte son métier à tisser et vient l’annoncer à Saadhi. Il se tourne vers moi : « Sois tranquille, dans le désert les gens pressés sont déjà morts. Tu sauras pourquoi Lalita est en sécurité ici… ». Je suis pris de vertige, mes jambes engourdies par les secousses tout au long du voyage ne me portent plus, je m’effondre. Des palpitations et des tremblements m’envahissent. Je pense d’abord à ma survie. J’ai peur et j’en ai honte. Je me redresse. J’essaie d’identifier dans quel endroit je suis débarqué. Trois constructions de terre ocre reliées par une muraille de cailloux colmatés par de la bouse de vache  forment un minable enclos qui ne retient ni les rafales de sable, ni le moindre animal ou intrus qui veut pénétrer. Au centre de l’espace central une bâche de plastique noir sur laquelle est étalée une peau d’animal fraîchement dépecé. On constate encore les vaisseaux sanguinolents du revers d’une robe de chèvre. Je crois percevoir une odeur de putréfaction qui se mêle aux senteurs d’urine qui m’ont saisies dès l’arrivée. J’ai la nausée. Envie de soulager mes tripes pour ne pas m’évanouir.  Quatre dromadaires à terre dressent fièrement leurs têtes et me fixent de leur triste regard. Par la porte entr’ouverte d’une des baraques j’aperçois plusieurs empilements d’objets artisanaux, des corbeilles de dattes, des armes blanches et des sacs de papier bondés de marchandises. Certains sont maculés de tâches brunes. Au loin, l’humide vapeur de chaleur ne permet pas de distinguer la ligne d’horizon. Une glauque vibration lumineuse rend le paysage incertain. A une centaine de mètres cependant un attroupement de femmes puise de l’eau. Elles rient et s’amusent. Je ne tire aucune jouissance de leur gaité ni de la beauté de leurs corps en saris.

Le chauffeur m’annonce qu’il ne peut rester avec moi durant ces deux jours mais il sera là au retour de ma rencontre avec Lalita. Il prendra contact avec Ali mon chamelier par téléphone dès notre arrivée. Il laisse la consigne au responsable de la coopérative. Je n’y tiens plus, je l’empoigne mais aussitôt me retiens de peur de déclencher sa colère. Je mesure combien je suis seul ici. Il comprend ma panique. «  Je te redis que je suis de la caste des guerriers, un homme de parole. C’est mon honneur de te conduire jusqu’ici et Ali est le faiseur de pont entre nous et Lalita. » Je ne comprends rien. Il s’en inquiète et continue : «  Lui seul sait où elle se trouve. Il assure sa sécurité en changeant régulièrement sa cache. C’est la raison de son retard. Il est difficile d’organiser un bivouac sécurisé dans le désert. Parfois il faut aller très loin. » Il me raconte combien le chamelier est encore plus sûr que lui. Il est jaïniste et donc incorruptible. Il a passé un pacte avec Lalita depuis qu’elle a quitté le Fort de Jaisalmer après sa dispute avec le maroquinier, ami du transporteur de rickshaw avec qui elle s’était évadée au poste frontière. Elle s’est enfuie à nouveau prenant risque pour sa santé avec sa blessure au sein gauche. Son malheur a été sa chance car un transfuge des terroristes du Djihad rode dans le Fort sous le déguisement d’un sâdhu.

Saadi me présente au responsable de la coopérative, me conduit à la bicoque du fond de cour et s’en va. Les émanations de putréfaction et d’urine deviennent plus pénétrantes. Un vent de sable rétrécit davantage l’espace. Une obsession envahit mon mental : trouver la preuve de la fiabilité des propos de mon conducteur et  de celle d’Ali. Caste ou jaïniste cela ne me dit rien !

Quarante huit heures dans le noir, sale de ma sueur, imbibé d’une odeur acide d’ammoniaque, sans vêtements de change. Le jour, écrasé de chaleur je somnole…  Impuissant, je me résous enfin  à subir les volontés de mes guides. La nuit j’invente les scénarii qui conduisent vers une issue dramatique. Pour moi ou pour Lalita. Lequel de nous deux sera détruit, sacrifié.

Ali arrive en effet le deuxième soir. Il est grand. Une démarche de prince des sables. De grandes enjambées avec une légère lenteur à déposer le talon de la jambe en mouvement. Il sait apprécier où il met ses pas. Avant de me rencontrer, il s’entretient avec les chefs du lieu coopératif et les invective au sujet de l’animal dépecé sur la bâche.  Il téléphone à Saadi, puis s’attarde quelques instants dans la deuxième casemate. Il en ressort torse nu simplement recouvert d’un longhi blanc. Je devine qu’il a fait ses ablutions. Durant deux heures, il prend soin de me décliner les critères de son intégrité. Jaïniste : il dédie sa vie à combattre la corruption du monde : les vols, les viols, les meurtres des verseurs de sang de tout être vivant, homme ou animal. C’est pour cela que Lalita l’a choisi lors de son intrusion au temple Jaïn de Jaisalmer. Elle s’est immiscée dans l’assistance, le sein percé par l’aiguille de maroquinerie de son hébergeur. Elle s’était refusée à lui. Il avait menacé de la dénoncer au transfuge sâdhu, à sa poursuite. Ali lui a promis le désert et engagé son honneur pour la mettre à l’abri.

Nous sommes partis tôt le lendemain matin, encore recouverts de l’obscurité de la nuit. J’ai retrouvé vigueur et confiance en mon projet humanitaire. Une seule question me hante : pourquoi Lalita, somme toute en sécurité, veut-elle rencontrer un compatriote français ?

Après huit heures à dos de dromadaire nous arrivons dans une grande crevasse de rocaille et de sable grossier. Une sorte de goulet de grotte naturelle envahi de broussailles épineuses. Ali fait marquer le pas à ma monture. Il pousse trois « Om », le son de l’énergie sacrée des méditants qui prennent les dieux à témoins. Après un long moment d’un silence plus pesant que celui des sables, une femme en panjabi noir, recouverte de la tête aux pieds d’un voile rouge s’avance vers nous. Je suis incapable d’avancer vers elle malgré les signes manifestes du chamelier. Il va à ses devants, lui glisse quelques mots à voix basse. Avec spontanéité, elle accourt vers moi et me prend dans ses bras. Elle pleure. Je pleure aussi. Nous marchons côte à côte un long moment vers son antre, en silence, avec quelques pauses de temps à autre pour nous étreindre.

Après avoir déversé larmes de tendresse et échangé des poignées de confiance, elle me livre des fragments de son histoire. Avocate, mariée à un ingénieur tunisien elle s’est retrouvée seule, un soir de semaine ordinaire, en rentrant d’une plaidoirie au Tribunal de Rennes. Un mot sur la crédence d’entrée : « Je pars au Djihad en Afghanistan, j’emmène mon fils. Ne crains rien pour lui !  Ton ex. » Durant plus de dix mois, elle attend. Sans nouvelles.  A bout de patience, elle enclenche des démarches juridico-policières auprès des autorités pour obtenir des nouvelles. Elle y laisse l’essentiel de ses économies. Elle a compris la séparation inéluctable avec son mari. Mais son fils ? Son fils de neuf ans.

Les recherches étant vaines, elle élabore un projet fou. Vente de son appartement et départ à Karachi avec quelques indices que la Police Judiciaire n’a pas pu exploiter.  « La suite, me dit-elle, tu la connais ou bien tu la trouveras dans les archives du journal Ouest France en date du mois d’Avril 2011. » Le paiement d’indics, la découverte de la madrasa de Mehtar Lam où son fils apprend les sourates du Coran, flagellé à chacune de ses lacunes. Les entraînements au manque de sommeil et la préparation au sacrifice pour porter les bombes terroristes. Enfin, l’enlèvement de son gamin avec la complicité de deux hommes de main généreusement payés. Puis la fuite jusqu’à la frontière Pakistanaise et la séparation tragique. « Mon frère a tout transmis sous couvert d’anonymat à un journaliste. »

Nous avons longtemps nourri les détails de ce récit jusqu’à ce que je lui pose la question du mobile de ma visite. Que veux-tu de moi ? « Je veux savoir où est mon fils ? Où vit-il ? Qu’est-il devenu?  J’ai reçu un sms énigmatique de ce frangin en région parisienne. Voici son adresse ! » Désert de repères. Elle me prend dans ses bras. Je respire son haleine d’angoisse. Je promets l’imprévisible. Ali me saisit par le col de ma saharienne. Il me traîne derrière une haie de ronces et me jette un fourre-tout plein de vêtements rajpoutes. « Change-toi, tu seras de la basse caste jusqu’à l’aéroport de Dehli. Des djihadistes patrouillent dans le désert. Ils ne doivent pas nous approcher. A Jaisalmer, tu dois filer sans attirer l’attention du Sâdhu. A l’aéroport, met à nouveau tes habits d’occidental aux toilettes ! »

Je suis un somnambule. La haine des fanatismes m’emporte et ravage mon cerveau. Je m’accroche à mon guide, je me sauve de Jaisalmer comme un espion ou un terroriste. Esprit renversé, automate programmé pour sauver un enfant ou une femme. J’embarque deux jours après ma rencontre avec Lalita (Je ne peux pas mentionner son nom.)

Quinze jours plus tard, je vais chez son frère à l’adresse indiquée. A son tour il me dit où se trouve le gamin : « 65 rue Jean Jaurès à Montfermeil. » C’est une mosquée d’Islam radical.  Bruno M… , son fils, s’y est réfugié et doit prononcer la Chahada, sa profession de foi. Il m’est interdit de le rencontrer.

SMS à Lalita, le 24 août 2014 : « Ton fils en région parisienne. Lieu de résidence connu. Risqué de te l’écrire ici.  Il suit le chemin de l’Islam. Besoin de toi. Combat continue. Suis disponible. Très fort»

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