Houilles. Impasse Marie-Louise.

«Alors tu vas chez ta pute ! Laisse-moi quelques jours. Après, je te rendrai les clés ! »

Lucie, près d’une fenêtre ouverte regarde la pluie tomber sur le tas de poubelles au bas de l’immeuble. Toute la nuit, les orages ont déferlés en région parisienne. Dehors, des camions de livraison klaxonnent pour se frayer un chemin dans l’encombrement de la rue. Des flaques glauques marbrent le macadam des trottoirs.   Une éclaircie envahit peu à peu la chambre au tadelakt décrépit. Elle sort d’un combat d’agression animale avec son mari qui la dégoute. Elle ressent désormais toute tentative d’union sexuelle comme un viol et un outrage : « son désir n’est plus motivé par le cœur ». Visage blême, cheveux en bataille, gestes saccadés, timbre de voix aigüe et serrée, elle se refuse à regarder cet homme, son homme avec qui elle a vécu pourtant le meilleur. Elle supporte aujourd’hui le pire.

 

Simon croupit encore dans un lit défait. Il est rentré fort tard. A demi conscient il a fouillé placards et frigo et s’est laissé aller avec sa « bouffe » au bord du lit. Sur la moquette, des canettes de bière vides, des olives de Kalamata, des sachets de chips ouverts, des tronçons de chipolatas, du coulis de sauce origan tomates et de ketchup…Il a englouti compulsivement pour retenir son avidité ou sa culpabilité. Puis, la pulsion de la chair l’a saisi… Le souvenir de toutes les années de tendresse qui restent inscrites dans sa peau s’est imposé. Il a voulu faire l’amour. L’emprise de ses passions l’a entraîné dans des maladresses et la brutalité. L’étreinte s’est transformée en pugilat, cris et insultes. La parole de Lucie le tétanise : « Vas chez ta pute ! ».

 

Il reste allongé sur le lit, en teeshirt rouge, jeans Diesel, chaussé de santiags éculés. Il cherche dans leur histoire les preuves de son engagement passé, de son amour :

« Sans moi, tu serais restée une mémère de campagne, ma belle ! … Un jour, tu regretteras celui qui t’a ouvert l’espace et qui t’a fait vivre des rêves impossibles. »

Abandonnée par une mère célibataire, sans ressource, elle avait passé toute sa jeunesse chez ses grands-parents dans un petit village près d’Argenteuil-sur- Creuse. C’est en faisant les vendages, en septembre, dans le pays bordelais qu’elle avait connu Simon, jeune architecte. Déjà, leurs motivations étaient bien distinctes pour ce travail temporaire. Il faisait un break au cours de sa dernière année d’études aux Arts et Métiers et cherchait des opportunités de rencontres au soleil, elle avait répondu à une annonce dans « Rustica » avec l’espoir de gagner quatre cents euros, son argent de poche pour l’hiver. Par surprise, un soir elle avait succombée aux paroles du bel étudiant, à sa séduction et à ses caresses. Il avait joué mais s’était pris au jeu. Il éprouva de l’amour. Il lui fit promettre de le rejoindre à Paris. Il vivait dans une chambre de bonne, rue du Dragon. Elle fut éblouie par son univers étroit mais bondé de livres et de musiques. Il lui fit franchir les portes des fêtes quotidiennes: les bistrots, les concerts, le théâtre.

 

Deux ans plus tard, Il ouvrit son agence. Ils se marièrent. Il remporta des concours et réalisa de célèbres projets d’architecture. Ils flambèrent, firent le tour du monde, franchirent les frontières des différences : langues, paysages, saveurs, coutumes et plaisirs. Elle fit d’innombrables découvertes, insoupçonnées jadis, depuis son Berry natal. Il lui apprit l’art de la curiosité et la contemplation des autres mondes ; lui enseigna Verdi, Rachmaninov et Keith Jarrett. Elle le conduisit du plaisir de la chair à la paternité. Il devint responsable mais céda à la jouissance de la transgression des tabous d’une éducation bourgeoise. L’alcool, le sexe et les fugitives aventures devinrent l’échappatoire à l’idéal trop grand qu’ils s’étaient construits. Peu à peu, une glace sournoise pénétra leur histoire. Vies parallèles, solitudes secrètes, dégringolade des affaires, l’angoisse des fins de mois. Le silence s’installa jusqu’à ce brutal réveil matinal.  

 

Il reste volontairement immobile, les yeux ouverts vers le plafond. Sa respiration traduit une agitation profonde. Une poitrine d’asthmatique lui interdit de poursuivre l’échange. Lui faisant face, elle serre le poing gauche contre sa poitrine et porte l’autre main à sa bouche pour libérer un crachat dans son mouchoir. Un bruit de klaxon, subit, monte de la rue, des pneus crissent sur le bitume. Un choc. Quelqu’un hurle : « Salopard »… Silence. Elle se penche. Une rixe entre chauffards. Elle se retourne avec vigueur, front humide de « rage », elle ajuste sa jupe mauve, déstructurée mais chiffonnée depuis longtemps. C’est à Londres, chez Virginia Bates, au 141 Portland road, il y a quatre ans, que Simon la lui avait offerte : « tu es encore plus attrayante » avait-il susurré en sortant spontanément sa carte de crédit. … A cet instant il exprime une grimace de malveillance et, agressé par le regard qu’elle porte sur son nombril proéminant, il étire son débardeur, boutonne le haut de sa braguette, ajuste sa ceinture. Honte, pudeur ou soumission. Sans un mot.

 

Elle explose :

« Quel porc tu es devenu : gras, bouffi, menteur et hypocrite !

– Stop ! Arrête, tu oublies notre histoire et notre malentendu ! Tu m’as fait payer ton éducation ringarde : dure, frigide et dominatrice… la baise avec toi c’était à chaque début de mois et pas davantage !

-Un obsédé !… répugnant !…Mytho ! Voilà ce que je n’ai jamais su te dire !… Elle bloquera,… Elle, aussi… Ta traînée de la rue Saint-Denis…

– S’il te plaît Lucie salis-moi tant que tu veux mais pas elle ! Tu ne sais rien, tu ne ressens rien, tu n’as jamais su souffrir ni jouir avec moi après ton accouchement. Elle ? Elle a su m’aimer au fond de ma détresse…Quand nous étions dans la peur et dans la guerre l’un vis-à-vis de l’autre…Elle a caressé mon corps ventru et pourri pour soigner mon cœur de père ».

Entre le lit et la fenêtre fixée au mur par une punaise, une photo écornée où l’on peut voir une belle jeune fille au regard triste et au-dessous sur une table basse trois ou quatre enveloppes ouvertes, posées là, sciemment, pour se souvenir. Un certificat de dépistage marqué du logo de la Croix Rouge, quelques boîtes de médicaments et un culot de bougie éteinte, aux trois quarts consommée, participent au désordre. Un avis de l’hôpital Marmottan : « Jacinthe R …acceptée, cette nuit en urgence, est placée en établissement de désintoxication pour longue durée. Elle ne souhaite pas recevoir de visite…Veuillez…(et la suite) ».

Simon se redresse :

« Lucie, je reste jusqu’à ce qu’elle revienne. Jacinthe est la seule part belle de notre histoire »…

Elle faiblit, ses épaules se relâchent, son regard est troublé, une larme pointe à ses paupières, au prix d’un effort elle chuinte:

« C’est trop tard Simon, prend et regarde ! ».

Elle sort de sa poche un courrier du service social de la Mairie, il lit :

«Houilles 26 Août 2014 à Madame Lucie Rizier Lescure, 18 impasse Marie Louise, appartement 432. Suite à votre déposition en justice, nous avons recueillis et enregistrés les déclarations et les témoignages à charge contre votre mari….Nous engageons la procédure pour vous trouver une nouvelle localisation de domicile… »

Il rejette la lettre. Avec difficulté, il se met debout et de quelques pas pesants il se dirige vers elle en murmurant: 

« J’ai froid »…

A ce moment, on entend, par bribes, d’un appartement voisin le tube de l’été sur RMC : « Je veux d’l’amour, d’la joie, d’la bonne humeur,… moi, je veux crever la main sur le cœur, … bienvenue dans ma réalité »…

Lucie ferme la fenêtre :

«  Trop tard. Je ne ressens même plus de la pitié ! »

 

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