Dans les pas du galiléen.

L’écran TV devant moi me fige, m’immobilise. J’y suis addictif. Pourquoi ? Je ne sais trop. Par voyeurisme morbide peut-être. Les sensations s’enchevêtrent, se contredisent. Des émotions de colère et de haine fermentent dans ma tête. Haine pour qui ? Les criminels. Mais sont-ils les vrais responsables ? Ils ont payé, la survie d’innocents l’exigeait. Double tragédie. La compassion pour les survivants proches des victimes, journalistes, policiers et clients d’hypermarché casher, ouvre en moi un abîme de souffrance que je ne peux combler car je ne suis qu’un anonyme spectateur. Seule mon imagination creuse une blessure de solidarité. Et puis, cette gigantesque foule composite pour défendre les droits de chacun et de tous. Les représentants des systèmes de pouvoirs et le peuple. L’envie de dénigrer, de dénoncer des alibis me ronge. J’ai tort. L’événement dépasse les intérêts malsains : une marche pour une société des diversités partagées et respectées. Couleurs, âges, religions, classes, places, genres. Saine utopie collective d’un jour d’émotion pour la guérison des années d’individualisme, d’ignorance d’humanité, de perte de dignité. Sonné par l’obsession de l’écran, malade de mon combat intérieur, je décide de sortir de chez moi.

Les meurtris sont à ma porte, dans mon quartier. Plus que des témoins, ils sont des cibles.

Près du kiosque Hachette, fermé pour cause de licenciement, un jeune arabe vendeur de revues et de journaux, à la sauvette. « As-tu un exemplaire de Charlie Hebdo ? ». Est-ce réel ou le produit de mon imaginaire, il tremble : « Non, Monsieur, je vous promets, demain ».

Une mère algérienne dans le métro pousse avec vigueur contre le mur son fils et ses deux filles pour laisser l’espace aux passagers blancs.

Hatita tient, avec son mari Hamed, une boutique de primeurs dans la rue d’à côté. Ce matin elle n’a pas le cœur à taquiner. Elle baisse les yeux à mon arrivée. « Et nous Monsieur, qu’est-ce qu’on va dire de nous ? »

Ce grand-père juif, locataire dans mon immeuble, attend un geste de fraternité. Triste, il me confie : « Mes enfants sont partis à Haïfa depuis six mois, ils ont peur. Obligé,…je vais m’en aller aussi. »

Je cours à la maison de la presse, devant le comptoir il y a une empoignade pour obtenir le dernier exemplaire du journal à caricatures. Le vainqueur s’en va le repliant sous son manteau. Il est content, peut-être se justifie-t-il de n’être pas vénal : il ne le mettra pas aux enchères sur eBay.

Rencontres ordinaires d’une sombre matinée. Ici, l’enthousiasme de la manif est en retard. L’espérance dort encore dans nos consciences.

 

L’impact des actes de terreur et d’intimidations réveille la permanente urgence de mes choix : l’humain d’abord, le refus du primat de l’argent et de la domination, l’éducation pour tous, l’apprentissage du respect et de la différence. Oui, à côté de Charlie pour dénoncer la verve fanatique et les manipulations du monde économique. Liberté d’expression dans une société laïque qui dénonce le bâillon de toute pensée unique, méprisante de la raison de vie de chacun, – qu’il croit au ciel ou qu’il n’y croit pas.   L’humanité cogne à mon esprit et dans mon cœur, privilégiés de l’histoire et des cultures. Savants, révolutionnaires, militants, martyrs, agnostiques et anachorètes de toutes les religions du passé et du présent envahissent ma mémoire. Un ami messager parle toujours à mon âme : « Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font », « Que celui qui est sans faute lui jette la première pierre », « Si le grain ne meurt en terre il ne peut porter du fruit » « Heureux les simples d’esprit… » « Ce que vous aurez fait au plus petit d’entre les miens ». Oui à la liberté d’expression, et à la subtilité outrancière des caricatures ! Non à l’humiliation. Plus que l’indispensable démocratie, la fraternité inconditionnelle. Je vais dans les pas du galiléen.

                                                                                                                                                                                  12/01/2015

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