Berthe

Tous les dimanches après-midi, Berthe emportait un bouquet de chrysanthèmes couleur d’or et son panier de pique-nique pour se rendre au cimetière de la Mouline. Elle marchait trois kilomètres traversant le centre ville de Rodez pour atteindre le viaduc de Saint-Pierre. Là, empruntant le terreplein près de la voie ferrée surplombant la rivière son pas devenait léger. Elle s’arrachait aux tracas d’une sombre existence vers un espace à la dimension de son âme. L’édifice enjambait une très large vallée. Depuis cet endroit, les fermes, les villages et la banlieue de la ville ne sont plus que les pavés du ciel. Elle quittait le poids de ses quarante cinq ans pour réincarner la petite fille qui jouait à donner des noms de fleurs, de bateaux, et même de visages aux nuages. Se tenant par la main avec son frère cadet, ils couraient loin devant les parents qui chantonnaient des ave maria entrecoupés de messes basses jusqu’à la double motte de terre où étaient enterrés les aïeux.

Célibataire et seule, elle perpétuait le rituel. Les membres de sa petite famille reposaient depuis neuf ans au cimetière à la suite du terrible incendie du 7 rue de l’Embergue. En rentrant d’une fête de village, un samedi soir où elle avait dansé, dansé jusqu’au milieu de la nuit avec plusieurs de ses prétendants, elle avait sombré dans l’horrible drame qui allait bouleverser ses projets.

Il lui fallut plusieurs années pour s’inventer une nouvelle histoire. Plus question de fête ni de prétendant, elle voua le restant de ses jours à ses chers disparus. Elle faillit pourtant céder aux avances de José Luis le castillan. C’est lui qui rompit lorsqu’elle lui intima l’ordre de sacrifier ses dimanches à la visite du cimetière de la Mouline. Alors elle obligea son cœur à transcender sa souffrance. Elle décida de transformer les tombes de terre où étaient enfouis ses ancêtres et ses proches en lieu résidentiel.

Elle fit construire un caveau de famille en forme de minuscule préau d’école où les corps reposaient sous un sol de marbre. Elle fixa leurs portraits sur les trois murs clôturant l’espace et aménagea dans un angle un tabouret et un guéridon de pierre. Elle choisit pour emplacement le point de vue le plus haut d’où elle pouvait contempler la trace de son voyage : l’avenue Victor Hugo, le viaduc et le sentier qui montait jusqu’à l’espace funéraire. Berthe gravissant la colline s’imaginait s’approcher davantage de son passé et de son avenir.

Le dimanche qui correspondit au dixième anniversaire de la disparition des siens, elle emporta dans son panier une boîte en carton percée de trous. Elle modifia son programme. Elle partit à dix heures du matin pour assister à la grand’messe de la cathédrale. Elle avait intrigué auprès des autorités ecclésiastiques pour que l’organiste interprète en ouverture de l’office la transcription du Requiem de Mozart. Elle en fut enchantée et écourta sa présence à la cérémonie pour accomplir son voyage habituel. De temps en temps, elle fit des pauses pour sortir le colis percé de sa corbeille en osier. Elle approchait son oreille tout en balançant doucement le paquet ou bien regardant par la plus grande des ouvertures.

Elle arriva vers quinze heures à la maison de « transhumance éternelle », sa propre expression. Elle salua et embrassa chacun des portraits, disposa les fleurs sur la petite table et prit sa collation tout en conversant par un imaginaire dialogue avec chacun de ses chers disparus.

Au coucher du soleil, elle ouvrit la boîte, libéra une colombe avant de s’en retourner chez elle.

 

 

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